Parlant de Japon…Il faudrait sans doute que je sois « une écrivaine chinoise » pour empêcher certains de crier au racisme avec ce billet, même si j’ose espérer que je ne m’y commets pas trop habituellement (ce terrible mot est d’ailleurs employé à toutes les sauces de nos jours, trop souvent par des individus qui se cachent derrière le vocable pour éviter d’avoir à se regarder le nombril – je déteste ce genre de victimisme manipulateur), mais je me risque quand même à aborder le sujet.

Hier soir, pour célébrer ma victoire sur César et son index de 735 noms de fleurs en latin, Monsieur G. et moi avons décidé de nous gâter un peu et d’aller déguster des sushi au nouveau resto japonais du coin.Vous savez, le genre de resto avec un buffet tapis roulant et des tabourets alentour, un genre de fast-food nippon, si vous me passez l’oxymore. Décors sobre, avec des appliques de bambou sur les murs, petite musique douce et une foule de Barcelonais branchés (car ledit restaurant est sis sur la fameuse rue Torrent de l’Olla, dans le quartier de Gracia, alter ego du Plateau montréalais). Le personnel attentionné et affable.

Un groupe d’asiatiques entre en même temps que nous. Ils ont l’air de connaître la place, puisque les serveurs s’empressent de les saluer avec effusion: « Ni-hao, ni-hao ».

Ni-hao? Hum… ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. En effet, de japonais, l’endroit n’avait que l’air. Je n’ai rien contre les Chinois qui ouvrent un restaurant japonais, mais la bouffe, malheureusement, tenait davantage du poulet du général Tao que du délicat sashimi.  J’ai été quitte pour un mal de ventre made in China…

C’est que les restaurants japonais ont poussé comme des champignons, ici. C’est la dernière mode et ça marche très bien, toujours très fréquentés. Combien sont tenus par des Japonais? Je l’ignore et je m’en fous, tant que la nourriture soit de bonne qualité et respecte au minimum les traditions nippones. Ce qui m’énerve, c’est la « fast-foodarisation ».

À Barcelone, il n’y a pas de dépanneurs. Il y a « le Chinois » (ou « le Paki », selon le quartier). Pas de Dollarama non plus, il y a « le Chinois ».

– Chéri, il n’y a plus de tomates, pourquoi tu ne vas pas en chercher au Chinois?

Cariño, la boulangerie est fermée, mais va au Chinois, je suis sûre qu’il y a encore du pain.

– T’as besoin de nouvelles chaussures? Vas au Chinois, c’est moins cher.

Toujours ouvert, à bas prix. Et puis, si vous allez à l’épicerie chinoise, vous trouverez des produits de toute l’Asie, du Japon à la Thaïlande (notez qu’il n’y a pas d’épicerie japonaise ou thaïlandaise, enfin, pas à ce que je sache). C’est donc une chance qu’ils se soient installés par ici, ils offrent des services très utiles, nous donnent accès à d’autres cultures et en plus, ils forment un collectif discret et respectueux. Le rêve pour toute société un peu suspicieuse et craintive de « l’étranger », quoi!

Le rêve? Pas si vite. L’installation des Chinois en Occident pose quelques défis. Les boutiques et petits commerces se plaignent de la course aux bas prix que la présence des marchands chinois engendre. Les consommateurs se plaignent de la baisse de la qualité (la fameuse « fast-foodarisation ») et les citoyens se plaignent de l’hermétisme de cette communauté culturelle.

Personnellement, c’est ce qui me trouble le plus. Il paraît extrêmement difficile de tisser des liens de confiance mutuelle avec ce peuple qui semble si différent et si peu enclin à entrer en contact avec d’autres peuples, si ce n’est dans un but commercial.

J’ai une copine dont le conjoint est Canadien d’origine chinoise. Elle m’a un jour confié qu’elle n’avait jamais senti qu’elle faisait partie de la famille, qu’il y avait toujours cette froide distance entre ses beaux-parents et elle, même après des années! J’ai une autre amie qui a vécu à Hong-Kong pendant trois ans. Je suis d’ailleurs allée la visiter sur place, au printemps 2005. Bon, vous me direz « Hong-Kong, ce n’est pas la Chine. » OK, j’en conviens, mais c’est quand même pas trop loin et ma copine, elle, a voyagé dans toute la Chine.

La pauvre, elle a fait la gaffe d’être noire. Une Canadienne d’origine haïtienne en Chine. Eh bien, les gens s’ôtaient de son chemin, se retournaient sans cesse sur son passage et certains protégeaient même leur bouche de leur main en la voyant. Il y avait des mères qui attiraient fermement leurs rejetons à leur poitrine à son entrée dans le métro. Elle me disait d’ailleurs en rigolant que c’était pratique, puisqu’elle avait toujours deux ou trois bancs pour elle seule… Et puis soudain, lors d’un barbecue en plein-air dans un parc de la ville, un groupe de jeunes nous a spontanément offert des brochettes, des petits morceaux de tofu à saveur de crevette et autres nourritures inconnues… Douce rencontre.

Les Chinois seraient tous racistes? Non. Les Chinois seraient tous copieurs, cheap, froids? Non plus. Mais force est de constater que bien souvent, ils nous laissent cette impression, surtout quand on ne les connaît pas et qu’ils se laissent difficilement connaître.

Les renvoyer chez eux? Quelle stupidité! Il n’y a pas de chez moi, de chez eux, la terre est ronde, pardi! Mais il va sans dire qu’un grand défi d’intégration nous attend, de notre côté comme du leur.