Voilà, c’est fait. J’ai refermé le dernier roman (ou plutôt « non-roman ») de Dany Laferrière.

J’ai aimé lui emboîter le pas dans ses promenades contemplatives, dans son pèlerinage fictif au Japon avec Basho, et suivre le cours sinueux de sa pensée.

Quelques réflexions sont délicieuses:

« On ne cache pas un secret dans son cœur, mais dans son cul »
(Il faut lire le chapitre sur le secret, où cette phrase-choc de réclame publicitaire prend tout son sens!)

« On ne rencontre pas une fille, j’ai remarqué, on rencontre une culture (…) Dès qu’on a connu une seule italienne, on ne mangera que des spaghetti toute sa vie. C’est ce qui rend les gens suspicieux dans les rapports interraciaux, se demandant si c’est eux ou leur culture qui intéresse l’autre. » 

Et ma préférée (eh oui! Je suis moi-même une grande paresseuse qui essaie de se soigner de la culpabilité poisseuse qui l’accompagne) :

« J’aimais bien l’idée de la paresse. Un écrivain paresseux, ça m’intéressait diablement. Peu de descriptions, mais beaucoup de dialogues. Diderot m’influence toujours. »

Il s’agit, comme plusieurs journalistes l’ont déjà dit, d’une réflexion sur les frontières de l’identité, sur le rapport à l’autre, sur la littérature, sur la limite ténue séparant la fiction de la réalité, le vrai du toc… Et même si, comme roman japonais, c’est du toc, l’auteur a su disséminer ça et là de véritables délicatesses nippones comme si, dans une barboteuse du Parc Lafontaine, il avait lancé des poissons d’or, des carpes moustachues tout ce qu’il y a de plus japonaises. Deux exemples:

« Je voudrais acheter du temps japonais avec des mimosas ruisselants de pluie. »

« On a deux vies au moins. Une qui s’installe dans notre mémoire comme une pierre au fond de l’eau, et l’autre qui disparaît au fur et à mesure qu’elle se déroule (…) « 

Un roman contemplatif, donc, à l’image du pèlerinage du poète Basho, mais qui m’a parfois plongée dans un état de fébrilité agaçante. J’aurais voulu que l’auteur caresse plus longtemps certaines idées, qu’il approfondisse sa réflexion sur certains sujets, au lieu de simplement suggérer. Mais peut-on vraiment le lui reprocher? Après tout, le Japon incarne pour nous, Occidentaux, un monde de discrétion, de non-dits, de silences et de « paupières mi-closes ».

J’ai également été très frustrée de me perdre dans tous ces noms japonais que je confondais sans cesse, ce qui me rappelait honteusement que pour nombre de blancs, les noirs ou les asiatiques sont tous semblables.

Semblables? Oui, le fantasme du Japon immuable semble se dessiner derrière ces noms qui grouillent et s’entrechoquent et auxquels répondent les cris des étudiants de Tokyo, qui clament la nécessaire liberté de l’écrivain. Un Japon immuable, certes (et quand on dit Japon, on pourrait aussi bien dire Canada, Espagne ou Ukraine), mais dont le masque se craquelle sous la pression de tous les visages qui l’habitent.

Je suis un écrivain japonais, Dany Laferrière, Éditions Boréal.